Derrière le dermographe de Krull

Aujourd’hui, c’est Krull qui répond à mes questions !

Si vous aimez les jeux de rôle, l’ambiance moyenâgeuse et belliqueuse, les épopées romantiques et chevaleresques, vous le connaissez certainement !

Quel métier rêvais-tu de faire lorsque tu étais enfant ?

Après ma période pilote d’avion de chasse, j’ai voulu faire de la bande dessinée. J’avais découvert la seule bande dessinée que mon père possédait : les scorpions du désert de Hugo Pratt. Je l’ai bien lue des centaines de fois je crois. Je reproduisais les cases, jusqu’à inventer mes propres histoires.

Ça m’a tenu longtemps cette histoire parce que je suis rentré dans une école d’art appliqués dans ce but. Devenir auteur de bandes dessinées. Raté, je suis devenu graphiste. A l’école on te serine que le seul moyen de vivre de ton relatif talent, c’est de te faire embaucher comme graphiste dans une agence de com. J’étais bien naïf à l’époque alors j’ai suivi le mouvement. Finalement c’est un mal pour un bien parce que j’ai découvert et me suis intéressé à plein d’autres disciplines graphiques : typographie, scénographie, storyboard, motion design, édition, identité de marque. J’ai vraiment affuté mon œil pendant ces années, c’était très stimulant et j’ai rencontré des gens de très grand talent.

En débarquant dans le monde professionnel par contre ça a été la claque. Le graphisme en agence, c’est une industrie dont tu es le dernier maillon de la chaîne. Tu dois être créatif même sur les sujets les plus merdiques, corvéable à merci, tu passes ta vie à faire et défaire sur simple avis (médiocre) d’un col blanc sorti d’école de commerce. Tu te bats pour essayer de sortir des beaux projets mais clairement tout le monde s’en fout. L’important c’est le devis et le rétroplanning. Je me suis fait virer à plusieurs reprises parce que j’arrivais pas à être le bon petit soldat corporate que l’on voulait que je sois. Tout le temps je me disais «mais qu’est ce que je fous ici, est-ce vraiment à ce monde que j’appartiens ?». J’étais pas heureux, aigri et haineux.

Et puis j’ai vu mon père pleurer en faisant le bilan de sa vie passée dans l’enfer du salariat. Ça a été le déclic. Il fallait que je fasse quelque chose dont j’aurai pas à rougir, il fallait que je parte en quête de mon propre destin en somme, pas celui que le grand capital avait décidé pour moi. Il était vital de dessiner, de retourner aux sources de mon désir de création, c’était une question de survie. De retrouver ce bien-être que tu as quand tu es gosse et que tu passes ton dimanche à dessiner dans ta chambre, où tu te rends même pas compte que tu t’es raconté des histoires pendant toute l’après midi alors que ça t’a semblé 5 minutes.

J’ai travaillé comme un acharné pendant 6 mois, pour monter un book présentable à des shops de tattoo, avec tous les doutes et toutes les remises en question que ça implique. J’ai finalement trouvé un apprentissage et me voilà tatoueur. « Il est où le p’tiot qu’t’étais ? Il est mort le p’tiot qu’t’étais ? » me disait Stupéflip il y a quelques années. Non, il est revenu à la vie, j’en suis très heureux et je remercie chaque jour toutes les personnes qui m’ont soutenu dans cette démarche.

As-tu une devise ?

« Les forces du mal progressent. »
Je l’ai tatouée sur l’avant-bras. C’est un vieux truc que j’ai avec mon ami d’enfance. Les forces du mal désignent pour nous toutes les institutions qui prétendent diriger les humains et les valeurs capitalo-fachistes qu’elles distillent dans la société. On nous vend un modèle d’humanité qui n’accéderait au bonheur que grâce à la consommation de biens et de services, en même temps qu’on écrase ceux qui ne peuvent ou veulent pas suivre le mouvement. Quand je vois qu’en 2019 on en est réduit à disposer du mobilier urbain anti-SDF, que les gays se font toujours tabasser dans la rue, qu’on licencie des gens qui ne veulent pas travailler le dimanche, je me dis qu’elles sont pas loin d’avoir gagner, les forces du mal.

Entre nous on appelle Paris le « Mordor ». On joue aux paladins, aux résistants, et d’ailleurs pour moi être devenu tatoueur c’est clairement un acte de résistance face à une société qui me débecte. J’étais destiné à être de la chair à canon pressurisée pour les entreprises, me voilà travailleur indépendant, libre, fier et heureux, tout ce que déteste ce système. Alors je suis loin de rouler sur l’or c’est sûr, mais de toute façon j’ai plus besoin de grand chose. Un carnet de croquis, un crayon 6B, des livres, des bécanes de tattoo, c’est tout ce qui me suffit. « Ils durent manger un ménestrel, mais l’allégresse ne les quitta point. »

Dans la suite de ce raisonnement , j’ai beaucoup de mal avec Instagram. J’ai trop l’impression de devoir rendre des comptes au quotidien, de me retrouver dans une logique de soumission. Poster tel jour à telle heure, faire un post pour pleurer sur le changement d’algorithme qui fait qu’on a moins de visibilité, et puis tout cet ego-trip qui va avec, quelle plaie. J’essaye tant bien que mal de m’y plier mais j’ai des grosses bouffées de rejet.

Quel était ton premier tatouage ? Et le dernier ?

Mon premier tatouage est une source de moqueries aujourd’hui. A 17 ans il fallait absolument que je commence à me faire tatouer. J’étais à fond dans le métal, et dans tous les magazines que j’achetais, les musiciens étaient tatoués. Je voulais leur ressembler.

Ma culture graphique à l’époque n’était pas très étendue et j’ai débarqué un après midi chez Dimitri a St Germain en Laye pour demander un scorpion tribal. Je me suis pris une bonne volée quand les parents l’ont découvert. Je sais toujours pas si je devrais le recouvrir ou si je devrais plutôt le garder, c’est une relique d’un autre temps.

Mon dernier en date c’est une tête de Oni sur le genou par Boss à La Rochelle, dans le style japonais punk qui lui est propre. Je suis très content car il vient aussi d’accepter de faire mon dos, on discutera ensemble du sort qu’il convient de réserver au fameux scorpion !

Que représentent tes tattoos ? Quelle est leur histoire ?

Certains sont très significatifs pour moi mais extrêmement peu, ce sont des souvenirs douloureux de personnes que je ne souhaite pas oublier.

Sinon, en général je craque sur une patte graphique et je me fait plus tatouer pour « l’amour de l’art ».

Quels artistes t’ont tatoué et pourquoi ?

Comme je l’ai dit plus haut, j’aime collectionner des pièces de gens qui ont un style graphique très marqué et personnel. J’ai un mollet réalisé par Yann Black, mon chest est de Simone Ruco, j’ai plusieurs flashs de Tarmasz, Alixe Cooper, un serpent sur tout mon bras droit par Charles Pharaboz, un genou par Boss de La Rochelle et plein d’autres pièces plus petites mais néanmoins très cools par tout un tas d’artistes talentueux, Syd Le Kid, Lucie Bambi, Toma Pegaz, Chimaera, Elena Borio, Paul Coli, Jdom tatooer, Rocky Grononos, Koopa, Mona La Muerta, Jusa et bien d’autres, la liste est longue.

Qu’est-ce qui t’inspire le plus dans la vie ?

Les livres. Chaque livre de ma bibliothèque est un trésor personnel. Que ce soit un roman, un livre d’art, une bande dessinée ou un livre de règles de jeu de rôle. Tous sont là parce qu’ils me stimulent visuellement ou font turbiner mon imagination. Je n’ai rien de plus précieux à mes yeux.

Il y a tout ce qui a trait aux mondes imaginaires. J’ai beaucoup joué aux jeux de rôles plus jeune, je suis imprégné de cette culture. Warhammer, Berlin 18, In nomine satanis, Shadowrun, Call of Chtulu, j’avais fait quelques illustrations pour JDR magazine il y a de ça quelques années d’ailleurs.

Aussi, J’adore les romans historiques : le cycle d’Ogier d’Argouges de Pierre Naudin et la Compagnie Blanche de Conan Doyle, ces deux récits m’ont vraiment marqué. Mon intérêt pour le Moyen-Age date de la lecture de ces deux œuvres. Le souffle épique, les superstitions, le folklore, les idéaux romantiques, ça m’a tout de suite parlé. J’essaie de trouver un langage graphique qui puisse me permettre de signifier tout ça sans tomber dans la reproduction d’un style d’époque qui me séduit moins. La tâche n’est pas simple parce que j’ai des goûts très éclectiques graphiquement.

J’adore le travail de dessin très synthétique de Mignola, les matières au trait de Toppi, le pouvoir de suggestion des symbolistes (Franz von Stuck et Arnold Böcklin resteront à jamais mes peintres préférés), et les œuvres plus graphiques à la Aubrey Beardsley ou Ivan Bilibine. J’aime bien les trucs hyper modernes aussi comme le travail des illustrateur Markus Färber, Hermann Inclusus ou Jeffrey Alan Love. J’aimerais arriver à créer quelque chose qui soit graphiquement au carrefour de ces influences.

A côté de ça, la musique joue un grand rôle dans mon imaginaire. Je suis un grand fan de dark ambient que j’écoute quand je dessine seul chez moi. En général je me mets un album de Old Tower, ou un vieux Mortiis et je suis bien. Je me retrouve par la pensée au cœur d’une forêt sans âge, à déambuler en haut de murailles en ruine, découvrant des lieux oubliés dont plus personne n’a gardé aucune mémoire. Là je suis chez moi.

Niveau évolution du tatouage, t’es plutôt ancienne école ou nouvelle école ?

Ancienne école je pense. Les traits mous et sans âmes des flashs dessinés sur tablette me laissent relativement indifférents . Le dessin c’est le travail d’un geste, chacun a le sien, sa manière de tracer des courbes, de réinterpréter des formes, c’est le travail d’une vie, un choix artistique, un artisanat à peaufiner tout au long d’une carrière.

Quand on vois Boss dessiner, on sent toute l’énergie qu’il met dans son dessin, à la pointe du crayon. Le mec pose un trait mûrement réfléchi sur sa feuille, on dirait un coup de sabre, vif, précis, avec une véritable intention derrière. Pas de courbes lissées informatiquement, pas de retour en arrière à l’infini. Pas de chichis, pas de décalque. Ça c’est du dessin !

Dans la continuité de ce raisonnement, j’ai pris la décision de faire fabriquer mes machines sur mesure par des artisans avec qui je peux communiquer en direct. J’ai fait trois machines avec Seb Besnard de Tours, il est à l’écoute de mon besoin, il me propose des alternatives et je reçois une machine au top. Je sais qui l’a fabriquée, comment, pourquoi. S’il se passe n’importe quoi, j’ai le mec qui l’a conçu au bout du fil. L’objet est beau et il a une histoire, une personnalité. C’est pas un machin manufacturé qui sort à 10 000 exemplaires identiques.

Une actu à partager ?

Je me suis installé à Lyon dernièrement, très heureux d’avoir quitté le « Mordor ». Jusqu’à présent je faisais une semaine de guest par mois à Paris mais je vais ralentir le rythme, j’ai besoin de me poser un peu et de prendre du temps pour proposer des designs de plus grande envergure, peut-être commencer à travailler de la couleur.

Un petit dessin pour le blog, ses lecteurs et ses lectrices ?

Où le trouver ?

Paris – Lyon – guests

krull.tattoo@gmail.com

Instagram / Facebook

Retrouvez-moi aussi sur Facebook et Instagram !

Publicités

Une réflexion sur “Derrière le dermographe de Krull

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s